J’aimerais vous parler aujourd’hui de l’anémone des bois (Anemone nemorosa), aussi appelée anémone sylvie. Elle fait partie des premières plantes du printemps et c’est toujours un plaisir pour moi de la retrouver d’année en année. Ce n’est pas une plante comestible mais elle mérite quand même que l’on s’y attarde, comme vous le découvrirez au fil de cet article.

Présente dans presque toute la France jusqu’à 1 800 mètres d’altitude, l’anémone des bois est considérée comme un indicateur de l’ancienneté d’un sol forestier. Sa présence spontanée dans un sous-bois raconte une histoire qui remonte souvent à plusieurs siècles. Strictement inféodée aux arbres sous lesquels elle vit, elle disparaît aussitôt après une coupe à blanc.1
Description botanique de l’anémone des bois
L’anémone sylvie est une plante vivace qui mesure entre 8 et 25 centimètres de hauteur.2,3 Son appareil végétatif se compose d’un rhizome rampant, assez long et particulièrement cassant, qui s’allonge horizontalement dans le sol à quelques centimètres de profondeur.3
Les feuilles
Les feuilles de l’anémone des bois sont longuement pétiolées et palmatiséquées, avec trois segments nettement pétiolulés à dents profondes.3 Ces divisions mesurent entre trois et six centimètres de long, avec des pétioles dépassant un centimètre.4


La tige florale, grêle et très légèrement pubescente, reste nue à sa base. Elle porte dans son tiers supérieur trois feuilles caulinaires qui forment un involucre caractéristique. Ces bractées présentent un pétiole égalant la moitié du limbe, semblable à celui des feuilles portées par le rhizome.3 Le pétiole se couvre de poils près du limbe, détail observable à la loupe.
La fleur de l’anémone sylvie
La floraison s’étend de mars à mai selon l’altitude et l’exposition, avant que les arbres ne développent leur feuillage.3 Il s’agit d’une fleur solitaire qui possède six à neuf tépales.2 On utilise ce terme lorsque les pièces florales ne se distinguent pas clairement entre sépales et pétales. Chez l’anémone des bois, toutes les pièces se ressemblent et forment ensemble la corolle blanche.


La blancheur éclatante des fleurs réfléchit les rayons ultraviolets, permettant aux insectes pollinisateurs de repérer facilement ces corolles précoces.2 L’anémone des bois ne dégage aucun parfum et se referme le soir ou par temps pluvieux. On parle de “nyctinastie”, ce qui ça lui permet de protéger son pollen de l’humidité.2
Les fleurs s’orientent toutes dans la même direction en suivant la course du soleil. La couleur varie légèrement selon les populations et les conditions de croissance. Si le blanc domine largement, certains individus présentent des nuances roses ou purpurines à l’extrémité des tépales.2,3
J’en profite pour vous partager ma vidéo courte concernant l’anémone des bois :
Ses fruits renferment des substances nutritives qui attirent les fourmis, principales responsables de leur dispersion. On parle d’ailleurs de myrmécochorie pour définir ce mode de dissémination grâce aux fourmis.
L’écologie de l’anémone des bois
L’anémone sylvie fait partie des plantes vernales, ces espèces qui accomplissent l’essentiel de leur cycle de croissance avant que les feuilles des arbres ne captent la totalité de la lumière.

Le milieu
L’anémone des bois affectionne les forêts de feuillus où le sol reste frais. Elle s’épanouit les bois de chênes, de charmes ou de hêtres3 On la trouve aussi en lisière de forêt, dans les haies, le long des fossés ombragés et parfois dans des prairies qui étaient autrefois boisées.2,3 Elle tolère une grande variété de sols mais sa seule véritable exigence concerne l’humidité. Elle a en effet besoin d’un sol qui reste frais tout au long de l’année.3
Distribution géographique
L’aire de répartition de l’anémone des bois s’étend sur toute la zone tempérée du nord de l’Europe et de l’Asie occidentale.2 Elle devient rare dans les régions méditerranéennes où les conditions thermiques et hydriques ne lui conviennent plus.3

En France, vous la rencontrerez dans presque toutes les régions, de l’étage collinéen jusqu’à l’étage subalpin où elle peut atteindre 1 800 mètres d’altitude.3

Pour l’anecdote, elle a été introduite dans l’est du Canada et en Nouvelle-Zélande où elle s’est parfois naturalisée.5

Une multiplication opportuniste
La plante se propage principalement par croissance végétative de ses rhizomes plutôt que par production de graines.2,6 Son rhizome s’allonge dans le sol à raison de deux à trois centimètres par an.2 Elle colonise ainsi progressivement l’espace disponible. Le rhizome se ramifie régulièrement et ses parties les plus anciennes finissent par se décomposer naturellement. Les ramifications se rompent et les plantes deviennent des individus autonomes.6 Ce qui m’a toujours impressionné, c’est de me dire que certaines stations d’anémones des bois représentent ainsi les descendants clonaux d’une seule plante-mère qui peut s’être étendue sur plusieurs décennies, voire des siècles.
La reproduction sexuée joue un rôle secondaire mais non négligeable malgré tout puisque la myrmécochorie permet une dispersion à moyenne distance et contribue au brassage génétique des populations.
L’anémone des bois est une plante toxique
Elle est certes belle, mais elle ne fait malheureusement pas partie des plantes comestibles. Comme toutes les Renonculacées, elle renferme de la proto-anémonine, substance âcre et vésicante qui se montre très irritante à l’état frais.7 La ficaire (Ficaria verna) en renferme également mais on peut toutefois la consommer sous certaines conditions.
Cette molécule se transforme en anémonine lors du séchage, ce qui diminue en partie sa toxicité.
Les propriétés toxiques
La proto-anémonine agit comme un puissant irritant des muqueuses. Au contact de la peau, elle provoque des rougeurs, des démangeaisons et peut occasionner de véritables brûlures chimiques. L’ingestion de parties fraîches de la plante entraîne une irritation immédiate de la bouche, de la langue et du tube digestif. Les symptômes comprennent des douleurs abdominales intenses, des vomissements, des diarrhées parfois sanglantes.3,5 Dans les cas d’intoxication grave, des vertiges, des convulsions puis la mort surviennent.
Les animaux domestiques, particulièrement les chevaux et les bovins, peuvent s’empoisonner en broutant cette plante dans les prairies où elle s’est installée.
La famille des Renonculacées regroupe d’ailleurs plusieurs genres réputés pour leur dangerosité. L’aconit napel (Aconitum napellus) détient le triste record de plante la plus toxique de la flore européenne.7 L’actée en épi, l’adonis, la dauphinelle ou encore l’arum tacheté renferment eux aussi divers principes toxiques capables de provoquer des empoisonnements mortels.

Les anciens usages
Malgré sa toxicité, l’anémone des bois a tout de même été utilisée par le passé. Au XVIIIe siècle, dans le Ross-shire en Écosse, on mentionne son utilisation comme emplâtre vésicatoire. On l’utilisait dans le but de provoquer des ampoules cutanées pour détourner une inflammation interne.5
Le suc de l’anémone sylvie servait à empoisonner les flèches utilisées au combat.2 La proto-anémonine pénétrait dans la circulation sanguine et provoquait rapidement des troubles graves aboutissant à la mort de l’ennemi.

Les légendes et traditions de l’anémone sylvie
L’anémone des bois occupe une place particulière dans l’imaginaire populaire européen. Dans les contes de fées, on raconte que les petites gens s’installent confortablement à l’intérieur de ses feuilles palmées comme dans de véritables maisons végétales.2 Le soir venu, ils tirent les rideaux tout autour d’eux, transformant chaque feuille en chambre secrète protégée des regards.
L’origine de son nom scientifique Anemone provient du grec anemos qui signifie vent.2,3 Les fleurs s’agitent au moindre souffle et leurs tépales se détachent facilement par temps venteux. Les akènes pourvus de leurs aigrettes indiquent la direction du vent. Ce radical grec anemos se retrouve d’ailleurs dans le terme botanique « anémophilie », qui désigne les plantes dont la pollinisation s’effectue par le vent. Pour l’anecdote, ce mode de reproduction par le vent reste majoritaire chez les gymnospermes comme le pin sylvestre, mais demeure minoritaire chez les angiospermes auxquelles appartient l’anémone.
L’épithète spécifique nemorosa dérive quant à elle du latin nemorosus qui signifie « des bois ».3 Cette dénomination fait référence au biotope dans lequel Carl von Linné a décrit l’espèce pour la première fois au XVIIIe siècle.

Reconnaître l’anémone des bois
La description botanique en début d’article permet de bien identifier cette espèce. Mais vous pouvez retenir que sa floraison précoce, entre mars et mai, constitue un premier indice puisqu‘aucune plante comestible ne lui ressemble à cette période. Cela limite les risques mais n’oubliez pas la règle essentielle : on ne consomme une plante que l’on a identifié à 100%. En cas de doute, on s’abstient.
L’espèce la plus proche reste l’anémone fausse-renoncule (Anemone ranunculoides), qui se distingue facilement grâce à ses fleurs jaunes. Ses feuilles présentent également des segments courtement pétiolulés et les folioles de l’involucre adoptent une forme plus allongée que chez l’anémone des bois.3
Dans les milieux ombragés, on peut observer au même moment la ficaire (Ficaria verna) avec de magnifiques fleurs jaunes. Elle se reconnaît également à ses feuilles cordées.
Les questions fréquentes concernant l’anémone des bois
L’anémone des bois est-elle comestible ?
Non, l’anémone des bois est une plante très toxique qui renferme de la proto-anémonine. Son ingestion provoque de graves troubles digestifs et peut être mortelle. Toutes les parties de la plante sont dangereuses à l’état frais.
Peut-on cueillir l’anémone sylvie ?
Dans certaines régions comme Bruxelles-Capitale, la cueillette est strictement interdite. Ailleurs, elle reste fortement déconseillée car l’espèce met des décennies à recoloniser un site.
Où pousse l’anémone des bois en France ?
Elle est présente dans presque toute la France, principalement dans les forêts de feuillus anciennes jusqu’à 1 800 mètres d’altitude. Elle devient rare dans les régions méditerranéennes.
Pourquoi l’anémone des bois fleurit-elle si tôt ?
Cette plante vernale profite de la lumière printanière avant que les arbres ne développent leurs feuilles. Elle accomplit ainsi tout son cycle de croissance pendant la courte période où le sous-bois reste lumineux.
Sources
- Pelt JM. Fleurs, fêtes et saisons. Paris : Fayard ; 1988.
- Bruxelles Environnement. L’anémone sylvie (Anemone nemorosa) – Plantes protégées de la Région de Bruxelles-Capitale. Bruxelles : Bruxelles Environnement ; 2020. https://document.environnement.brussels/opac_css/elecfile/IF_biodiversite_Anemone_sylvie_DEF_FR.pdf
- Rameau JC, Mansion D, Dumé G, Bardat J, Bruno E, Keller R. Flore Forestière française – Plaines et Collines. Paris : CNPF ; 2018.
- Eggenberg S, Möhl A. Flora vegetativa – Un guide pour déterminer les plantes vasculaires de Suisse à l’état végétatif. 3ᵉ éd. Bussigny : Éditions Rossolis ; 2020.
- Allen DE, Hatfield G. Medicinal Plants in Folk Tradition – An Ethnobotany of Britain & Ireland. Portland : Timber Press ; 2004.
- Raynal-Roques A. La botanique, une redécouverte. Paris : Bordas ; 1990.
- Couplan F. Le régal végétal – Reconnaître et cuisiner les plantes comestibles. Paris : Sang de la Terre ; 2015.
- Conservatoire botanique national du Massif central. Des outils pour identifier et caractériser les forêts anciennes du Massif central. Chavaniac-Lafayette : CBNMC ; 2016. https://projets.cbnmc.fr/forets/actions/boite-outils-identifier-caracteriser
Comment différencier l’anémone des bois de l’anémone fausse-renoncule ?
L’anémone fausse-renoncule (Anemone ranunculoides) possède des fleurs jaunes. Ses feuilles présentent également des segments plus courts et ses folioles ont une forme plus allongée.